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Berne - La capitale charmante      deutsch  english

Berne l'ancienne

Une œuvre d'art se goûte différemment, selon qu'il s'agit d'un poème, d'une mélodie, d'un tableau ou d'un édifice; et, s'il s'agit d'un ensemble urbain, notre sensibilité est émue d'autre manière encore. On peut flâner dans une ville, ou seulement la parcourir; on peut la traverser en voiture ou bien la survoler. Chaque fois, sa vue éveillera d'autres rythmes. Les impressions se succèdent, se déduisent l'une de l'autre, s'accroissent jusqu'à former un tout, comme les maisons forment les enfilades de rues, celles-ci l'espace des rues et leur ensemble l'agglomération urbaine, scène incomparable de la hâte et du loisir des hommes, de l'aube au cœur de la nuit. Le langage, les bruits et les rumeurs, l'heure et la saison, d'autres éléments encore composent l'impression du moment. Les façades expriment la vie à l'extérieur et à l'intérieur des demeures tout comme la ville elle-même.

L'ayant quittée, étant monté sur la colline prochaine, on la voit de l'extérieur et telle qu'aimaient la dessiner les petits maîtres, dans leurs «vues à vol d'oiseau». Le mélange d'images et de sons, d'architecture immobile et de trafic animé, la succession des impressions, surtout pour le piéton, les souvenirs historiques, le rappel des figures du passé, tout cela se joue dans la ville et fait, de son contact, une expérience riche et diverse. Si une ville a quelque droit à être décrite comme une Oeuvre d'art, c'est bien Berne. Que cet ensemble urbain, malgré bien des attaques, ait conservé jusqu'à nos jours son caractère, mieux que Bâle, par exemple, ou Zurich, il le doit beaucoup moins à la sollicitude des hommes qu'aux conditions de son site. L'examen d'un plan de Berne, si possible l'un des plus anciens, révèle aussitôt combien il eut la main heureuse, le fondateur qui choisit la boucle de l'Aar, où déjà la forteresse impériale de Nydegg formait, avec quelques maisons, une petite localité riveraine. Sa forme de presqu'île ne lui permettait pas de s'élargir concentriquement, mais uniquement de s'étendre du côté de l'ouest. La partie alors la plus ancienne demeurait intacte; on y ajouta simplement un morceau. Ces accroissements sont parfaitement visibles; on peut «pour ainsi dire lire sur le visage de Berne le cours de son histoire» (Rodolphe de Tavel). De 1191 à 1256, la limite occidentale passait près de la Tour de l'Horloge (Zytglogge); puis, jusqu'en 1345, près de la Tour des Prisons (Käfigturm); jusqu'en 1622, près de la Tour Saint-Christophe, sur l'emplacement de laquelle s'élève aujourd'hui le pavillon du tram à la Place Bubenberg. A l'époque de la Guerre de Trente Ans, les fortifications de la grande et de la petite Redoute furent bâties au prix de grands sacrifices. On atteignit ainsi les limites qui, jusqu'au 19e siècle, suffirent aux besoins de Berne. Il est vrai que toute la surface de la presqu'île était utilisée.

Entre la place forte de la Nydegg, - dont le caractère particulier frappe aujourd'hui encore celui qui consulte un plan de la ville, séparée qu'elle était par un vallonnement naturel, - et la Tour de l'Horloge, le territoire apparaît absolument régulier. Hans Strahm a eu le mérite de reconnaître le fait si important pour l'histoire architecturale de Berne, que cette disposition était due à un plan directeur, prévoyant une division en parcelles exactement délimitées d'une largeur de 100 pieds et d'une profondeur de 60, telles qu'elles sont déjà réglées par la Charte de Frédéric II de Hohenstaufen et contrôlables, encore aujourd'hui, sur le plan de la ville et dans le morcellement actuel du terrain. Le plan de Berne s'affirme ainsi comme un document historique de premier ordre; les alignements anciens devraient, par conséquent, demeurer à jamais intangibles. Mais déjà les agrandissements du 13e et du 14e siècle, de la «ville savoyarde» jusqu'à la Tour des Prisons, et de la «ville neuve hors des murs» jusqu'à la Tour Saint-Christophe, n'ont plus la même régularité. Cependant, à l'intérieur de l'ancienne partie zähringienne de la ville, il faut encore une fois distinguer une première et une seconde implantation. En 1942, des fouilles entreprises à la Kreuzgasse ont mis au jour un mur transversal joint à une tour qui se trouvait là où, plus tard, s'éleva l'Hôtel de Ville; son mur occidental en garde encore des vestiges. La création de la partie la plus ancienne et la plus basse de la ville serait à fixer peu après le milieu du 12e siècle et remonterait au duc Berthold IV de Zähringen. La partie la plus récente, créée sous Berthold V aurait eu, en 1191, la Tour de l'Horloge pour limite.

Le vallonnement transversal aujourd'hui remblayé et qui survit dans le tracé de la Kreuzgasse fut habilement mis en valeur comme communication transversale entre l'Hôtel de ville et la cathédrale. C'est une heureuse césure dans le plan de la ville.

On a comparé la presqu'île à une corne d'abondance peu à peu remplie par les siècles, jusqu'à déborder. Le fait que chaque accroissement soit si rapidement et si nettement lisible sur le plan, lui donne une allure d'épopée. Lorsqu' enfin le 19e siècle, dans sa versatilité, entreprit de bouleverser l'aspect des lieux, le développement était déjà terminé dans la presqu'île. Il s'ensuivit pour la vieille ville, en raison même de sa situation, un «arrêt du plan» la distinguant du «Grand Berne», qui se développait au-delà de l'Aar, dans le quartier résidentiel. Mais cet «arrêt du plan» devint le principe d'une conservation du visage urbain qui eût été, sans cela, bien difficile à réaliser. Les possibilités de développement en largeur furent créées, par l'arasement des redoutes, peu avant le choix de Berne comme Ville fédérale. Malheureusement, on livra aussi les portes extérieures à la pioche, et la ville n'a presque plus aucun témoin des anciennes fortifications. L'extension continua par la construction des ponts sur l'Aar, qui dura un siècle. Le Pont de Nydegg fut inauguré en 1844 et le Pont du Chemin de fer, le plus récent, en 1941.

C'est donc grâce aux constantes du paysage, qui déterminèrent elles-mêmes la croissance organique de la ville que la contemplation de ses traits fondamentaux révélés par les plans est un plaisir esthétique de si haute qualité. (Ces plans sont ceux de Jean Adam Riediger et Herport [1717], Brenner et Sinner; ce sont aussi les vues cavalières plus anciennes de Jean Stumpf [1848], Jean Rodolphe Manuel, celles de Grégoire Sickinger et Mathieu Mérian.) Là, plus que n'importe où, il saute aux yeux que Berne forme un tout. Il est tentant de se faire une image abstraite de la ville d'après les anciens plans et vues. Le plan qui s'y prête le mieux est celui qui se termine par la redoute occidentale en étoile, dans la Topographie helvétique de Mérian. Il se fonde sur un dessin fait en 1636 par joseph Plepp, architecte, arpenteur, peintre et conseiller d'Etat. Et il fallait bien toutes ces qualités professionnelles, scientifiques et civiques, jointes à l'excellence de la gravure, pour transmettre aussi parfaitement à la postérité l'image de la ville encore gothique.

Le dessin fondamental en est simple et clair. On saisit aussitôt le rôle déterminant de l'Aar dans le destin de Berne, cette Aar qui - comme le dit joliment Hans Blœsch - protège l'ancienne image de la ville en l'embrassant. Elle coule en courbe douce le long de la falaise de molasse. Les ruelles, se déployant en éventail depuis l'est, traversent la presqu'île. Telles les strophes d'un poème, elles sont séparées par les transversales des anciens fossés devant les portes, transformés en places par des remblayages. Dans la claire ordonnance des ruelles on perçoit la croix formée par la rue principale et la rue transversale et à ses extrémités la Tour de l'Horloge et le pont de la Porte Basse, la cathédrale et l'Hôtel de Ville; les deux pôles de l'Eglise et de l'Etat sont à peine séparés par le grouillement du marché. Leur situation, au sud et au nord du cours de l'Aar, leur permet de respirer librement. La Kreuzgasse les relie au plus court; le jour de Pâques, elle était jadis parcourue par le solennel cortège des magistrats. Le nœud de la croix en est aussi le centre spirituel : jusqu'au 18e siècle, c'est ici qu'était dressé le banc de justice en pierre, sur lequel les avoyers en charge rendaient les sentences de mort devant la diète assemblée. Curieux, le peuple s'attroupait autour du pilori et du carcan, ou suivait en foule les jeux de Carnaval de Nicolas Manuel, présages de la Réforme. L'Aar et le Stadtbach, les fontaines et les ponts, les rues et les fossés en long et en travers, les rangées de maisons avec leurs arcades, l'Hôtel de Ville et la cathédrale, les tours : autant de bornes marquant l'extension de la ville et lui donnant son caractère, comme à un homme, les traits de son visage. Tournons-nous maintenant vers cet être et considérons-le debout; en d'autres termes, passons du plan aux volumes.

A l'intérieur de la ville, l'Aar est présente, quoique invisible. Les rues ont gardé quelque chose du fleuve creusant un lit profond dans un pays de moraines. L'eau du Stadtbach traverse la ville; mais, depuis quelques années, ce n'est plus à ciel ouvert, ni même sous des couvercles qui la laissaient apercevoir. Dans l'artère centrale, les fontaines polychromes, dressées au centre des rues, y puisent leur eau et sont autant de bienfaisantes artérioles, jaillissant du pavé, chacune passant son eau à la suivante, du haut en bas de la ville. Accents d'une pantomime burlesque, les figures coloriées de pierre, sur les fûts des fontaines, sont des saints stylites d'un genre bien particulier: le joueur de cornemuse, le Coureur, le Tireur et le Banneret, le Lion des Zähringen, Samson et l'Ogre, des figures féminines allégoriques, le cortège des grands et des humbles, hommes, animaux, angelots, dauphins, figures de la fable, sur des fûts et des chapiteaux, œuvres de maîtres habiles. Plusieurs de ces ornements furent exécutées par Hans Gieng, peu avant 1540, date à laquelle le bois des fontaines de bois fut remplacée par de la pierre. Le Moïse de la place de la cathédrale, dans son aspect actuel, ainsi que les fontaines géométriques à obélisques, urnes et colonnes des Kreuz-, Post-, Brunn-, Herrengasse, sur la place de l'Orphelinat et dans la cour de l'Hôpital des Bourgeois, datent du 18e siècle. Il en est de même de bassins, renouvelées à diverses époques, selon les nécessités. La ville des arcades est certes dans notre pays, et pour longtemps encore, la ville amie des fontaines. A l'origine, la ville était bâtie en bois et couverte de bardeaux. Après le grand incendie de 1505, elle fut rebâtie en molasse et revêtue de tuiles. Au 17e et au 18e siècle, nouvelle métamorphose : le zèle bâtisseur, sagement conduit par les autorités, lui donne des murs presque partout nouveaux. Sous les mains d'architectes locaux, les modèles du baroque français deviennent bernois, toujours sobre et sans fantaisie inutile. Les édifices monumentaux de l'Etat et les maisons bourgeoises naissent en même temps; les verticales de la structure gothique de la ville sont conservées.

L'impression de perfection que donne l'intérieur de la ville vient de l'accord unissant chaque maison, non seule= ment à sa voisine, mais encore à toute la rue ou à toute la place où elle se trouve, plus encore que de la valeur architecturale des façades; celles-ci ne sont que les éléments d'un ensemble. Les altérer, les détruire, c'est, du même coup, gâter cet ensemble. Tout le charme des maisons et leur rôle dans l'aspect de la rue est dû à la légère saillie ou au retrait léger de leur rangée, au jeu des formes toujours nouvelles des piliers, des arcs et des corniches de leurs arcades, à la largeur changeante des façades, aux étages avec ou sans volets, aux avant-toits plus ou moins débordants, aux lucarnes et cheminées. Voilà ce qui mesure l'immixtion du particulier dans le général; et celui qui cherche à connaître l'expression architecturale d'une communauté véritable la trouvera dans les traits de Berne. A parcourir les rues, et bien que les façades baroques n'en révèlent rien, on ne peut douter que l'on se promène dans une ville médiévale. Cela est particulièrement sensible dans la plus belle, la rue principale, au-dessous de la Tour d'Horloge; elle s'appelait autrefois Märitgasse, puis est devenue, dans le haut, la Kramgasse, et la Gerechtigkeitsgasse à partir de la Kreuzgasse. C'est l'épine dorsale de la vieille ville, infléchie, mais solide, et qui descend par des courbes et des inclinaisons incomparablement douces vers la Nydegg. Anker en a fait une adorable toile, la représentant de bas en haut. Sa largeur en fait l'espace urbain le plus authentiquement bernois. Quelle étonnante prévoyance que celle de l'urbaniste qui, le premier, écarta les deux rangées de maisons pour diminuer les dangers d'incendie, créant ainsi une place favorable au marché et à la flânerie du temps de paix et au bivouac du temps de guerre. L'étroitesse de la presqu'île s'opposait à la création de places véritables. La place de la cathédrale et la place de l'Hôtel de Ville n'ont obtenu leurs dimensions actuelles que par la démolition de maisons; les autres places ne sont que des fossés remblayés.

C'est la rue qui était la place, et elle l'est restée jusqu'à nos jours. Elle est élargie par les arcades, signe distinctif et immuable de Berne. Les maisons, de largeur inégale, sont solidement encastrées l'une dans l'autre, épaule contre épaule, fortement implantées dans le sol par les piliers de leurs arcades, divers comme les bâtiments eux-mêmes. Les murs bien enracinés s'inclinent légèrement en arrière. L'ensemble est d'une unité infiniment modulée; aucune, cependant, ne chancelle; aucune, non plus, n'escalade le ciel : les voisins se chargent d'y veiller. Toutes, même celles qui sont badigeonnées, sont bâties en molasse, dont les tons chauds varient légèrement du vert au jaune, du gris ocreux au gris bleu, selon la carrière d'où elle a été tirée, soit au Gurten, à Ostermundigen, dans les Stockern ou dans le Krauchtal, ou bien encore au-delà de l'Aar, dans le voisinage immédiat de la ville.

L'espace est régi par le rapport de la largeur de la rue à la hauteur des maisons; les rangées de fenêtres et les avant-toits créent à leur tour des rythmes du haut en bas, tandis que les verticales assurent leur fermeté et donnent en même temps libre jeu aux horizontales à brisures. Par dessus, le ciel est certains jours d'un bleu si intense et si profond qu'il en devient méridional et fait paraître les Alpes toutes proches. Mais l'air frémit encore secrètement du pas de ceux qui passèrent ici, au cours de l'histoire et modelèrent à jamais le visage de la cité. La Kramgasse et la Gerechtigkeitsgasse, en aval de la Tour de l'Horloge, présentent le cortège solennel des plus riches façades. Quelques-unes font hardiment exception à la règle de l'ensemble: celle-ci, par exemple, dont le chéneau est coupé par un fronton classique triangulaire sur un saillant central; cette autre, qui porte un toit mansardé et qui arrondit ses arcades autour de son angle, tandis que les têtes de ligne de la Quergasse dressent un pignon et n'ont point d'arcades à front de rue. L'ancienne halle (Kramgasse 24), transformée dans le goût classique, s'avance fièrement, seule de la rue à renoncer au large encorbellement traditionnel du toit, ce qui lui donne l'air de n'avoir pas de paupières. Les constructions du 18e siècle dominent. Les transformations opérées actuellement sur de telles maisons révèlent comment leurs façades ont été souvent habilement plaquées sur un mur intérieur beaucoup plus ancien.

Les maisons de style gothique tardif, celles que Guillaume Stettler a dessinées à la Spitalgasse vers 1680, ont trois étages, une rangée de fenêtres au premier, des fenêtres éparses au second, le toit camus fortement débordant, coupé d'un pignon croisé surmontant une ouverture de charge à potence et poulie : ces maisons se sont faites rares et n'ont guère pu se maintenir que dans les discrètes ruelles secondaires. Dans l'alignement du bas de la rue principale, plus d'une façade s'est donné la noble mine équilibrée du premier baroque, la Maison de la corporation des Gentilshommes «zum Distelzwang» en est un exemple. Ici, les corniches continues, des rangées de fenêtres, leurs croisées bipartites et, souvent, les contreforts, manifestent le gothique. La mouluration verticale et l'unique ornement baroque d'un trophée blasonné sculpté faisant saillie sur le mur, témoignent d'une époque plus tardive. Architecture de transition coupant la route à la Renaissance et caractéristique pour Berne.

D'autres édifices ont la gravité élégante du style Louis XIV tardif, adopté par Jean- Jacques Dünz, architecte du grand Grenier à Blé. Les créations du «cavalier architecte» Albert Stürler donnent beaucoup de charme à l'aspect des rues. Grâce à des plans conservés à la Bibliothèque de la ville de Berne et heureusement identifiés par Paul Hofer, on peut lui attribuer une quantité de maisons bourgeoises ainsi que la transformation du Palais d'Erlach et celle du «Chapitre» (Stift), sur la Place de la cathédrale, qui de l'extérieur paraît entièrement neuf. Les linteaux droits des fenêtres couronnées de corniches offrent, selon le goût de l'époque, des arcs brisés surbaissés et en anse de panier, des guirlandes de pierres, des masques, des fleurs, gracieusement associés à des grillages renflés. Pilastres, piliers et bandes lombardes sont animés par des joints; consoles et chapiteaux portent les corniches où des motifs centraux ajoutent leur accent; les verticales sont parées, les horizontales rompues, enrichies, élégamment contrariées, tout cela adapté au goût, à la magnificence ou la parcimonie de ceux qui faisaient bâtir.

Quiconque sortait des normes reçues et se mettait hors de pair, le payait chèrement dans sa vie professionnelle. Ce fut le cas de Nicolas Sprüngli, le plus somptueux et talentueux ainsi que le mieux inspiré des architectes bernois du 18e siècle. On peut épiloguer longuement sur le fait que le magistrat qui facilita la formation de ce jeune homme à l'étranger et qui, afin d'assurer son indépendance, créa ensuite pour lui le poste d'«architecte public», soit entré en conflit avec lui, lorsqu'il se mit à bâtir. La fatalité qui pesa sur les créations de Sprüngli et marqua de son sceau sa vie d'artiste bernois l'a poursuivi après sa mort: aucun de ses chef-d'œuvres n'a passé intact à la postérité; aucun n'a connu un sort tranquille; aucun n'a joui du respect qui lui était dû - que ce soit l'Hôtel de Musique, le Corps de Garde et la «Galerie de la Bibliothèque», dont la façade a été transférée à la Place de Thoune en 1909. - On les a transformés, déplacés, traités avec un irrespect qui dépasse largement les hésitations et les réticences de l'Autorité en face du génie qu'il était. Son Oeuvre n'est demeurée intacte que dans quelques maisons bourgeoises, dont les façades trahissent par leur harmonie qu'il en est l'auteur anonyme. Sa Vue de la Tour des Prisons, dans la porte voûtée de laquelle il a inscrit au crayon et au pinceau la perspective de la Marktgasse avec ses courbes douces, ses fontaines, sa double rangée de maisons, prouve combien Sprüngli était sensible à l'harmonie intérieure de la ville. La comparaison de la «Spitalgasse» de Guillaume Stettler (vers 1680) et de la «Marktgasse» de Nicolas Sprüngli (vers 1770) fait apparaître à l'évidence le changement d'aspect des rues, en un siècle. Et Sprüngli, à qui l'on a de bonnes raisons d'attribuer la fontaine de la Kreuzgasse, de 1778, avec son fût en forme d'obélisque, ses dauphins de bronze posés en croix s'élevant agilement au dessus de la vasque en forme de coquille de grand style, a contribué, lui aussi, à l'ornementation plastique de la ville.

Il est frappant que la rue principale soit presque exclusivement formée de maisons bourgeoises et que les édifices publics soient seulement en bordure. Ainsi l'Hôtel de Ville et la Cathédrale, mais aussi le Chapitre, le Grenier à Blé et l'Hôpital de l'Ile (sur l'emplacement de l'aile orientale de l'actuel Palais fédéral), la Bibliothèque de la Ville, l'Orphelinat (aujourd'hui Caserne de la police), et l'Hôpital des Bourgeois, pour ne citer que les plus importants, rappellent entre autres choses que le sol est, depuis fort longtemps, entre les mains des bourgeois. Les difficultés que rencontra l'Etat à se procurer en tant que bâtisseur des parcelles sont éclairées d'un jour significatif dès 1406 par la construction de l'Hôtel de Ville. «En guise d'amende» le Conseil s'empara de la résidence, large de trois maisons, de Conrad de Burgistein, dont la sœur, Elisabeth de Schüpfen, venait d'hériter. La saisie se fondait sur le fait que la dame avait négligé des reconnaissances de dettes gagées sur l'immeuble. Etait-ce ou non à bon droit? «Dieu seul le sait!» s'écriait peu d'années après, avec une franchise désarmante, le chroniqueur officiel Justinger. La diversité des maisons bourgeoises de la grande enfilade de rues qui descendent de la Tour Saint Christophe (aujourd'hui démolie) au Stalden est un spectacle captivant: elles varient entre des demeures des plus étroites, à façades de deux fenêtres, et des palais vastes comme six maisons (Spitalgasse 17, actuellement le magasin Rüfenacht et Heuberger); la somptueuse demeure familiale d'un avoyer et le logis presque pauvre où, cependant, on découvre le plus souvent quelque ornement, même très modeste, apparaissant sur la porte d'entrée ou sur une fenêtre. En outre, presque toutes les corporations ont ici leurs maisons, traduisant ainsi leurs liens étroits avec la bourgeoisie.

Les anciennes vues de la ville reproduisent l'aspect du bas de la rue principale des temps passés; ainsi, à l'endroit où, actuellement, la Gerechtigkeitsgasse s'incurve vers le pont de la Nydegg, aboutissait avant la construction du pont, en 1844, une passerelle presque fragile reliant la ville des Zähringen au bourg ancien. On vivait alors selon d'autres grandeurs et d'autres rythmes; on passait des rues de belle apparence, mollement incurvées et en pente douce, aux fabriques des couvents d'Interlaken et de Frienisberg, par le Klapperläubli et le Nydegghöfli. Des ruelles tortueuses descendaient au Pont de la Porte Basse et à la Matte, de la ville dans le faubourg, des hauteurs aux berges du fleuve, de l'urbanité à la rudesse d'une population de bateliers, de pêcheurs et de meuniers. Certes, là aussi notre temps a aplani les différences; mais elles ne sont pas encore tout à fait effacées.

Autrefois, quiconque ressortissait à la Mattenenge ou au Ramseyerloch, avait une allure et parlait une langue à part, le «Mattenenglisch», et faisait la nique aux citadins. Les expéditions punitives et expiatoires où s'affrontaient les gamins du haut et ceux du bas, sur des chemins détournés, avaient l'accent de vraies aventures. Le peintre Ferdinand Hodler, quand il était écolier, fut longtemps un «gars de la Matte». Les maisons de la rue des Gentilshommes surplombaient la Matte, d'où s'élevait le grondement de l'Aar. Le nom de cette rue qui remonte certainement au 17e siècle, marque la préférence que lui donnaient les familles qui gouvernaient la ville; ici habitaient les Bubenberg, les Scharnachthal, les Erlach, les Frisching, les Wattenwyl, les Graffenried. Le site ensoleillé dominant la courbe de l'Aar justifiait leur choix; le coteau, qui fut un vignoble, a été transformé en jardin; et les chambres de devant jouissent, comme on dit, de «la vue sur la campagne». Dans les passages voûtés, entre les parties antérieure et postérieure de la maison, on trouve, çà et là, des grilles de fer forgé d'un goût parfait et, dans les cours mêmes, les escaliers à vis, dits colimaçons, que les transformations modernes font disparaître peu à peu. Sur la rue, les façades sobres et sévères des maisons ne laissent rien soupçonner des intérieurs parfois richement lambrissés ni des plafonds et murs, autrefois souvent ornés de peintures décoratives et même de figures. La maison de Béatrice de Watteville, aujourd'hui propriété de la Confédération, présente du côté de la rue des arcades du 15e et du 16e siècle, surmontées de façades rigoureuses du 17e siècle. Côté jardin, par contre, c'est une charmante façade baroque, que fit construire l'avoyer Samuel Frisching, le vainqueur de Villmergen. Seul le palais de l'avoyer Albert Frédéric d'Erlach s'enorgueillit d'offrir sur la rue une cour d'honneur à laquelle on sacrifia la partie postérieure de la maison, encadrée de deux ailes latérales étroites et d'un portique rappelant les arcades de la rue.

L'ancienne résidence familiale des Bubenberg, transformée par démolition partielle des murs intérieurs, montre ainsi un nouveau visage dont les traits, un peu modifiés, s'inspirent d'un plan d'Albert Stürler. Les dépendances, écuries et remises des maisons seigneuriales donnaient sur la ruelle de l'arrière et sont, aujourd'hui encore, reconnaissables en maints endroits. C'était le domaine des cochers, des palefreniers et des servantes, des Köbi, des Benz et des Eisi. C'était cet autre monde où savaient se glisser, l'œil au guet et l'oreille ouverte, les enfants des maîtres et dont, aujourd'hui encore, les rumeurs fantomatiques troublent les passants placides.

Les maisons gardent vivants les noms de ceux qui les firent bâtir, surtout de ceux qui ont joué un rôle particulier dans la petite communauté urbaine; c'est le cas du palais d'Erlach. On peut y ajouter les deux maisons May, un peu plus haut, dans le même groupe de rues. Celle de la Kirchgasse, en face de la cathédrale, fut dotée, en 1609, par un seigneur May, d'une façade portant, sur l'ordonnance gothique des fenêtres, un décor en relief de ce style Renaissance, alors à peine connu à Berne. L'autre maison May, plus haut encore, à la Kesslergasse, est la seule qui ait un oriel à plusieurs étages. Bartholomé May, homme d'Etat, militaire et négociant, le Bernois le plus riche de son temps, le fit ajouter en 1515 à sa double maison en guise d'élément décoratif de liaison. Un fou sculpté porte cette tourelle gothique à fenestrage, comme s'il désignait la cathédrale au passant venant de l'ouest. L'enfilade des Kesslergasse, Kirchgasse et Junkerngasse court parallèlement à la rue principale, le long de la cathédrale; l'enfilade des Metzger- et Postgasse, jadis Hormanngasse, lui correspond dans la partie nord de la presqu'île et conduit à l'Hôtel de Ville.

A mi-hauteur, en amont de l'Hôtel de Ville et de la cathédrale, s'ouvrent encore deux rues extérieures, créées plus tard, s'élargissant en éventail: au nord, la Brunngasse, celle qui, peut-être, a gardé le plus longtemps son caractère de petite bourgeoisie artisanale; au sud, la Herrengasse, où habitaient les chanoines et, plus tard, les pasteurs. L'immeuble situé au bout de la rue du côté de l'Aar, permet de présenter un autre architecte bernois : bâtie sur les plans d'Erasme Ritter, en 1760, ce fut la maison de David Salomon de Watteville. Jusqu'à la démolition de l'Ecole latine, elle s'élevait sur la petite place en forme de trapèze, fermée de trois côtés, où débouchait de l'ouest la Herrengasse; et c'est aussi à Ritter que l'on doit la fontaine à colonne surmontée d'un vase. La structure des pilastres de la façade, sous le toit mansardé coupé d'un pignon arrondi, dut faire un jour (lorsque, dans un angle, l'Ecole latine et son colimaçon à vives arêtes fermait la place), un tout autre effet qu'aujourd'hui, à côté d'un Casino disproportionné. Ritter, contemporain de Sprüngli à une année près, est celui des architectes bernois qui a le plus voyagé.

Grâce à son esprit, s'étendant largement au-delà des murs de la ville, il devint un pionnier des fouilles d'Avenches et fut membre d'académies étrangères. Plus encore qu'à Sprüngli, le sort lui interdit de laisser une Oeuvre où se soient exprimés entièrement son talent artistique et ses capacités. Ce témoignage, il faut le demander aux deux volumes de dessins et de projets de Ritter, déposés à la Bibliothèque de la Ville. Les rues latérales n'ont pas l'éclat et l'allégresse des Kramgasse et Gerechtigkeitsgasse; ce sont vraiment, comme l'indique leur situation sur le plan de la ville, des rues secondaires ; elles portent la marque de leur rôle différent. Ce qui ne veut pas dire qu'elles n'offrent pas des beautés et des accents surprenants; ainsi, la singularité des façades ornementées ou de maisons à colombage, aux arcades de bois ; des édifices tels que l'ancienne Auberge de la Couronne, à la Postgasse, où descendirent des hôtes royaux et où se rencontre le mélange typiquement bernois du gothique et du baroque; ou bien des irrégularités comme, çà et là, un retrait sur l'alignement, créant une rupture dans les arcades.

Au-dessous de la ceinture transversale, à la Tour de l'Horloge, les rues sont, par miracle, demeurées presque intactes. Ici commence la «Ville fédérale», non plus habitée, mais utilisée par les hommes d'affaires; rue principale et rues secondaires ont dû et doivent encore payer au modernisme un tribut exorbitant. Aussi, leur individualité disparaît-elle; leur silhouette devient banale; leur visage perd de son expression, comme en témoignent, à l'évidence, la Zeughaus- et l'Amthausgasse. Il n'y manque pourtant pas tel ornement isolé, comme la maison Fischer, plus tard Marcuard, utilisée aujourd'hui par l'administration de la Bourgeoisie, ou quelqu'autre hôtel pourtant abîmé par l'aménagement des magasins. Ici ou là, une exception, telle l'Aarbergergasse, celle des rues du haut qui a le mieux gardé son caractère - pour combien de temps encore? -, rue menant en banlieue, mais dont la porte a disparu depuis longtemps. Ici, la campagne descend en ville. Il faut s'y promener, les jours de marché et de foire, quand les véhicules rangés en bordure se pressent comme du bétail à l'écurie et quand les paysans sortent des tavernes enfumées.

Il est une rue qui doit au 19e siècle son décor: large, bordée d'arbres et d'un parc, la Bundesgasse rappelle les boulevards des grandes villes délivrées du carcan des fortifications; un peu plus vaste, elle conviendrait par exemple à Bruxelles. Le caractère des rues voisines est assez semblable: maisons sur de grandes parcelles, de matériaux uniformes, de style historique, «distinguées», mais non plus nées en vertu d'une force créatrice; tout exprime l'époque de leur construction, les années soixante. Plus à l'ouest s'élèvent les blocs plus récents, allant de la Schwanengasse au Hirschengraben. L'ensemble se caractérise par l'absence des arcades et des avant-toits qui donnent à la Berne médiévale son irremplaçable accent.

Si la plupart des rues de la presqu'île s'étendent dans le sens de sa longueur, les places la coupent en travers. A Berne, ces places sont avant tout les douves comblées devant les tours portes; leurs ceintures marquent les étapes du développement urbain. Ce sont d'agréables interruptions à nos allées et venues; par les vues qu'elles offrent de tous côtés, elles permettent de se repérer.

La Kreuzgasse qui est la ceinture transversale la plus basse et la plus ancienne est restée étroite; la première place véritable est la douve comblée devant la Tour de l'Horloge. Sous son toit largement incurvé, c'est la tour favorite des Bernois. Ils y sont fort attachés, et non pas seulement à cause de l'ingénieuse horloge quotidiennement admirée par d'innombrables étrangers. Construite en 1527 par Caspar Brunner, elle comprend une horloge astronomique, un jacquemart, un personnage au sablier, un coq battant des ailes et coquelinant, augmentés plus tard du lion des Zähringen, d'un fou et d'un ours dansant, tandis qu'au sommet, dans le clocher ouvert, l'Homme au Harnois frappe les heures. Après le grand incendie de 1405, la Tour fut rétablie; les quatre clochetons d'angle qui l'ornent depuis ce temps ne sont guère visibles sous l'avant-toit, largement débordant. Les transformations se sont succédées jusqu'à l'époque moderne. La longue place devant la Tour est formée de deux parties : celle du sud porte le nom du théâtre qui s'y trouvait autrefois, celle du nord doit le sien au Grenier à Blé. La Place du Théâtre comprend d'un côté la façade mozartienne de l'Hôtel de Musique; de l'autre côté se dresse la tour de l'ancienne maison de la Corporation des tanneurs, privée aujourd'hui de sa flèche. A front de place, le regard s'arrête sur le Corps de Garde à colonnes et au toit mansardé, dont le faîte modeste baignait dans l'air et le soleil, il y a peu d'années encore, jusqu'à ce que sa silhouette ait été irrémédiablement écrasée par un bâtiment moderne, construit trop en hauteur, dans un but lucratif. La place du Grenier à Blé doit son nom et son aspect au bâtiment d'Etat aujourd'hui altéré qui avait été construit par Jean-Jacques Dünz. La place elle-même, jadis achevée sur le coteau de l'Aar par une promenade verdoyante, est devenue un simple passage depuis la construction du pont du Kornhaus en 1898.

La ceinture suivante est formée de trois places attenantes. La place fédérale est dominée par le Palais fédéral qui, avec ses ailes de style municho-florentin occupées par l'administration fédérale, donne à la haute ville son caractère. La place, par ailleurs bordée de banques, est une sorte de bassin de pierre quadrangulaire. Sa valeur architecturale est assez mince et ne reflète guère l'esprit de Berne. Mais elle s'anime aux jours de marché; et, aux jours de fête, elle joue, non sans dignité, son rôle de forum des assemblées politiques et civiques. La place de l'Ours, fermée sur la moitié de sa largeur, est animée par son marché aux fruits. Elle est dominée d'un côté par la tour des Prisons. Sous son aspect actuel, cette dernière est l'œuvre de Joseph Plepp. En tant que «maître d'œuvre de la grande église», soit architecte de la cathédrale, il fut chargé, en 1640, d'établir les plans de sa transformation, remarquable par la fusion qu'elle opère d'une porte de ville à structure baroque de goût antique et d'une tour d'architecture gothique médiévale.

La place de l'Orphelinat englobe toute la partie nord de la ceinture transversale; elle marque mieux que toute autre les liens de la ville et de la campagne. Les jours de marché, elle permettait de goûter, récemment encore, une de ces vraies idylles champêtres qu'offrent encore les places des petites villes, celle d'Aarberg, celle de Sursee ou celle du Landeron. Si l'on choisit de s'arrêter devant la Tour des Prisons, pour regarder vers le bas de la place, on a devant soi un tableau fermé, dans sa partie basse, par la façade de l'ancien Orphelinat, encadrée de peupliers. Le pignon arrondi, à gauche, donne le ton qui est aussi, pour l'instant, celui de l'Aarbergergasse, à la vivante atmosphère de petite ville; elle conduit à la rangée de maisons qui ont été récemment entièrement remises à neuf, leurs justes proportions ayant été assez justement respectées. Le côté droit est formé de la file de maisons allant de la place à la Waaghausgasse dominée par la Tour des Hollandais, à l'endroit où la rangée descend en gradins qui se terminaient, il y a peu de temps encore, au pavillon des poids public, bâtiment à un étage de style Empire, maintenant démoli. Si, du bas de la place de l'Orphelinat, on revient sur ses pas, on est encore davantage frappé par l'homogénéité de l'ensemble. Par degrés bien mesurés, le regard escalade le faîte de la maison tête de ligne, puis le toit en pavillon de la Tour des Hollandais, et, finalement, l'élégant clocheton de la Tour des Prisons, d'où il s'élance en plein ciel. Même celui qui ne goûte pas en technicien cette gradation, est sensible au pittoresque de l'ensemble, encore accru par l'intense animation du marché. Il s'y ajoute le jeu des espaces lumineux et ombragés. Ce n'est pas un hasard si les peintres, dessinateurs et photographes reviennent toujours à ce spectacle. Les immeubles de la partie inférieure de la place, entre la Zeughausgasse et la Nägeligasse, construits à une époque insensible à ce genre de beauté, nuisent à l'effet d'ensemble, sans cependant trop le fausser.

A la différence de la ceinture inférieure, la ceinture supérieure est privée de sa tour depuis 1864. Aujourd'hui, la destruction de cet emblème de la ville, placé à son entrée proprement dite et qui, seule parmi les trois tours, avait conservé sa forme gothique médiévale, est unanimement déplorée; elle constitue la plus funeste offense au visage urbain. Il faut se représenter combien l'entrée de la ville eût été plus belle avec cette tour, combien parfaite était la trinité formée par la Tour de l'Horloge, la Tour des Prisons et la Tour Saint Christophe; comment chacune donnait la note majeure d'une des strophes d'un poème en forme de ballade; il faut reconnaître la mutilation de l'ensemble urbain par l'éviction de cet élément; saisir la perte irréparable, le sacrifice inutile, et la mesquinerie des motifs qui - à la majorité de quatre voix ! - poussèrent à sa destruction, pour mesurer l'erreur d'un groupe de bourgeois et déplorer qu'elle ait été possible. Il se peut que le clocher de l'Eglise du Saint-Esprit ait été diminué par cette tour plus grande que lui. Mais ce contraste avait su se créer des amis. Et faut-il passer sous silence le vieux génie tutélaire, la statue de Saint Christophe de presque dix mètres de haut, taillée dans du tilleul, qui contemplait la ville? La Réforme lui avait enlevé l'Enfant Jésus et, sans pouvoir le priver de l'ancien nom, l'avait travestie en Goliath. Où trouver, dans notre pays, si colossale figure? Elle était superbe, la place «entre les portes», l'actuelle Place Bubenberg, lorsque la tour se dressait à son bord oriental, juste dans l'axe de la Spitalgasse, doublement svelte de se mirer dans le long rectangle de l'Abreuvoir aux chevaux; elle était solennelle par l'effet du contraste entre la tour et la façade de l'Hôpital des Bourgeois, sur le long côté nord. L'Hôpital des Bourgeois, institution sociale de premier ordre, comme jadis l'Orphelinat, est un palais à quatre ailes fermées sur une cour intérieure suivie d'une seconde cour qui complète harmonieusement l'ensemble.

Il est seul de son type à Berne -, la situation en presqu'île de la ville imposant une utilisation intensive du terrain et la nécessité de refaire un bâtiment de ce genre ne s'étant plus fait sentir. Il faut aller au-delà des frontières, à Dijon ou à Paris pour constater que, dans notre pays, Berne et la Suisse possèdent une construction semblable à leur Palais ducal, leur Hôtel des Invalides. Les façades sont sobrement divisées verticalement par des saillants, horizontalement par des corniches continues. Les pignons, triangulaires ou arrondis, les arceaux des rangées de fenêtres enlèvent à l'édifice toute sévérité. Celui qui traverse la grande cour, puis la petite, en observateur attentif ou en simple promeneur est sensible au rythme alterné des piliers et des baies, à l'harmonie des murs, des inflexions du toit et du ciel, de l'espace ambiant et des sculptures baroques de la fontaine; il goûte les accords architecturaux qui se jouent dans la cour du fond, fermée par un arc. Il savoure l'atmosphère de calme et d'intimité au cœur de l'agitation de la ville, comme il le ferait à Rome - exemple plus illustre - dans le cloître de Michel-Ange, à côté de la Gare centrale. Le fait que l'Hôpital des Bourgeois, comme aussi l'Eglise du Saint-Esprit qui en dépendait autrefois, furent l'un et l'autre bâtis d'après les plans de l'architecte parisien Abeille, exécutés dès 1734 par les maîtres d'œuvre locaux Schiltknecht et Lutz, lui donne le double caractère original de l'élégance française alliée à la simplicité bernoise.

Nous n'avons cependant pas encore cité toutes les places. Revenons à la ville basse. Le chantier créé en démolissant des maisons lors de la construction de la collégiale de Saixlt-Vincent est devenu la place de la cathédrale. C'est le carré de la ville le plus fermé qui ait résulté de l'association impressionnante d'éléments architecturaux dus à l'Eglise, à l'Etat et aux citoyens. Le centrage artificiel de la place, intervenu plus tard par l'érection de la statue équestre de Rodolphe d'Erlach, le vainqueur de Laupen, est moins heureux. Ce défaut est encore plus sensible si l'on considère aussi l'implantation latérale de la Fontaine de Moïse. Le côté sud de la place, entièrement dominé par la cathédrale, comprend le Chapitre d'Albert Stürler (1745-1748). Sous son vaste toit en croupe, la façade est animée de saillants centraux et latéraux de faible relief. Le contraste est saisissant de la place horizontale et de l'envol de la cathédrale au puissant clocher unique - la tour par excellence de toute la ville. Il est équilibré par le Chapitre où toutes les lignes enfin s'accordent. En face de la cathédrale se dresse la maison baroque Tscharner que des verticales rigoureuses font plus sévères; la maison May, déjà citée, du côté où la rue longe la place, tient le milieu entre le gothique et le baroque, qui font la beauté du lieu.

Il peut y avoir des raisons plus profondes à l'absence de la Renaissance à Berne, mais il en est une, apparente, dans la construction séculaire de la cathédrale qui prolongea le style gothique au-delà de son temps. Conrad Justinger clôt sa Chronique bernoise officielle avec la pose de la première pierre de la cathédrale, faite le i i mars 1421, au nom de Dieu. Un manuscrit ajoutait: «Maria, hilf selber zu dieem Buwe» (Sainte Vierge, construis toi-même). Chronique et cathédrale, deux fruits du même sol et se complétant. Depuis la fondation de la ville, on n'avait rien tenté qui se pût comparer à la construction d'une cathédrale avec tout ce que cela comporte. On ne se doute pas, aujourd'hui, des efforts qu'un tel projet imposait à une communauté de moins de cinq mille habitants; on ne mesure pas davantage la charge que ses habitants assumaient ainsi hardiment pour une durée imprévisible. Ce n'est qu'après des siècles, et point sous une meilleure étoile, que le clocher, si longtemps tronqué et sans flèche, fut enfin achevé. Il semble aujourd'hui qu'on ne pourrait plus s'en passer, ne serait-ce déjà que pour faire contraste avec le Palais fédéral.

Les raisons de bâtir la cathédrale ont déjà souvent été analysées. Elles n'étaient pas seulement ecclésiastiques, mais aussi politiques. Au désir de posséder sa propre Eglise nationale - un siècle avant la Réforme - s'ajoutait le désir d'affirmer clairement l'existence de la ville libre, contrainte de s'opposer à la noblesse féodale et parvenue à un moment décisif de son existence. L'incendie dévastateur de 1405 avait précipité les événements; l'indomptable volonté de vivre s'était montrée égale au malheur. Les rangées de maisons avaient été rebâties plus solides, plus élégantes, en pierre et non plus en bois. C'était l'époque où l'on commençait aussi à édifier un Hôtel de Ville dont le rez-de-chaussée, aujourd'hui débarrassé des constructions qui l'encombraient, montre à nouveau les puissantes colonnes trapues où s'étaient matérialisée la volonté de durée. Et à peine le gouvernement avait-il quitté sa modeste maison étroite adossée au chœur de la Leutkirche, à peine s'était-il transporté dans le nouvel et plus noble édifice, prêt à y décider de la paix et de la guerre, que mûrissait déjà la résolution «d'avoir et bâtir un moutier». Comme si une pensée d'éternité s'imposait pour affermir l'Hôtel de ville dans son rôle temporel; comme si les forces réveillées ne pouvaient plus se calmer. On était alors résolu à drainer les énergies dans des entreprises dont elles ne viendraient pas à bout de si tôt. La construction de la cathédrale n'allait pas tarder à peser lourd sur la ville et les communes environnantes, de nouveau obligées d'accomplir corvées et charrois comme naguère lors des travaux de terrassement de la «plateforme». Au cri de «Mach wyter!» (en avant!), vrillé dans les oreilles des Bernois, les travaux de la dernière cathédrale gothique commencée par le Souabe Mathieu Ensinger allaient se poursuivre jusqu'au jour où, non loin de la statue du maître de l'œuvre dominant la Kirchgasse, cet autre cri s'élèverait «Machs na !» (Fais comme moi !).

En passant devant le chœur de la cathédrale et en tournant vers le nord dans la Kreuzgasse, on découvre son antithèse, de style gothique civil, le corps massif de l'Hôtel de Ville. On discerne d'abord une rampe extérieure à double volée et un toit de même hauteur que les murs. Si l'on quitte l'ombre des maisons pour la place lumineuse au pignon rond provincial et, à droite, la Fontaine du Banderet, la hauteur du toit diminue à vue d'œil et l'édifice paraît dans toute son ampleur et sa robustesse. De nombreuses transformations intérieures et extérieures ont tenté de modifier l'Hôtel de Ville; il les a portées comme des vêtements aux modes changeantes. Les écussons des districts, sur la corniche principale et le porche à baldaquin de l'entrée à deux étages, représentent l'état primitif. Lors de la rénovation de 1942, si heureuse sur tant de points, on a cru bon de supprimer la toiture de l'escalier, chère à tous les Bernois. Quant à ses marches, tous les ont franchies un jour ou l'autre: le vaillant Bubenberg, le franc Manuel, l'universel Haller et Steiger le noble. Les Gracieux Seigneurs, - ils l'étaient d'ailleurs aussi - ne leur ont pas facilité la tâche.

Dans ces murs on a gouverné, jusqu'aux temps présents, dans la bonne et la mauvaise fortune. La durée de l'édifice manifeste la continuité de la Constitution : l'Ancien Régime s'acheva ici - en 1798 - constitué de la même manière qu'en 1416, lorsqu'il s'y installa: avoyer, Petit et Grand Conseil, ou Conseillers et Bourgeois, comme on l'a dit plus tard. Le gouvernement, c'était le Petit Conseil; là se déroulaient les vraies luttes et se prenaient les vraies décisions. Nominalement, c'était le Grand Conseil des Deux Cents qui disposait du pouvoir suprême et, constitutionnellement, du droit exclusif de décider de la paix et de la guerre. On choisissait parmi ses membres les baillis et le Petit Conseil. A Pâques, conseillers et bourgeois étaient installés. De même, les entrées nouvelles au Grand Conseil avaient lieu d'abord chaque année, puis, plus tard, tous les quatre ou cinq ans, tant que le nombre des bourgeois à élire ne dépassa pas quatre-vingts. Dès lors, on ne renouvela plus le corps des bourgeois que tous les huit ou dix ans. «L'esprit de l'époque et du lieu s'exprimait dans un système électoral embrouillé et quasi-vénitien» (Tillier). Un comité électoral de seize membres, élu par les corporations, contrôlait les élections avec le Petit Conseil. L'accès au Petit Conseil se faisait en vertu de règles singulièrement étroites, associant l'élection et le sort, si bien que, par exemple, Haller fut neuf fois candidat, sans jamais être élu. Au cours du temps, les salles du Conseil ont modifié leur apparence, de même que l'extérieur de l'Hôtel de Ville, cependant que les visages des Conseillers changeaient eux aussi. La bourgeoisie était issue de la noblesse et des corporations; son cercle allait se rétrécissant. Il arrivait bien, parfois, que paysans, artisans, et des bourgeois aussi, secouassent les portes, voire les fondations de l'Hôtel de Ville; le régime oligarchique ne s'en développait pas moins, avec ses conséquences particulières, comme si la résistance le renforçait encore. Et s'il y avait dans ses rangs un de ces frondeurs dont nous parle Rodolphe de Tavel, il faisait partie du tableau.

Les Conseillers d'Etat qui décidèrent la guerre contre Charles le Téméraire n'étaient pas, certes, les mêmes que ceux qui vécurent les heures amères de 1798. Cependant ils eurent en commun certaines qualités, confirmées encore par telles exceptions, comme Nicolas de Diesbach ou Jérôme d'Erlach. Dans ce but ils devaient être aptes à associer la modestie personnelle à la solennité d'un représentant de l'Etat. On peut s'en assurer d'un simple coup d'oeil, en comparant des portraits bernois d'une part, zurichois ou bâlois d'autre part : dans aucune autre ville on n'a déployé tant de faste, et dans aucune autre, ce faste n'a été aussi exclusivement destiné à magnifier une entité supérieure, dont le représentant n'était que le serviteur et n'en gardait rien pour lui. C'était toujours ce train de vie des Romains de la République, que des têtes couronnées, comme Frédéric et Napoléon, aimaient à rencontrer chez les Bernois.

Pour que l'Etat puisse s'épanouir, il fallait que beaucoup de bourgeons fussent taillés. Si les Gracieux Seigneurs s'enthousiasmaient pour l'art, c'est qu'ils avaient, comme les anciens Romains, un but politique, d'où leur goût de l'architecture et du portrait. Seuls, le service de l'Etat et le service militaire étaient dignes de leur rang; à peine daignaient-ils faire commerce des vins de leurs terres vaudoises. Les humanistes ou les poètes passaient pour suspects; un magistrat tel que l'avoyer Sinner, appelant à Berne le poète Wieland comme précepteur de ses fils, appartient au déclin de l'Etat. Comme aussi ce patricien qui l'imita en appelant Hegel. L'éducation de la jeunesse, explicable par l'époque, n'étouffait cependant jamais le bon sens naturel. Les jeunes venaient au devant des anciens en s'associant dans le «parlement des jeunes» (Äusserer Stand) où, mêlant la gravité aux fredaines, ils se préparaient à leur futur rôle public par un simulacre de gouvernement.

Pour achever notre tour d'horizon, passons maintenant la rivière, sur le vieux pont bas dont les piles obliques de molasse brisent le courant. Seul son nom garde la mémoire de la Porte basse, autrefois liée à ce lieu vulnérable. Le pont que jamais l'ennemi n'avait franchi jusqu'en 1798 fut autrefois mis en défense par des créneaux et des tours posées sur chaque pile, faisant partie des fortifications comblant les lacunes de la protection naturelle du site. Le pont de la Nydegg a ôté presque toute animation à l'ancien pont, qui n'en est pas moins digne de respect, même si le modeste ancêtre est dominé par son héritier. La construction de ce nouveau pont, de 1841 à 1844, constitua la première offense à l'intégrité de la ville, la première altération de son harmonie. Alors, pour la première fois, l'incomparable disposition topographique ordonnant les rues anciennes fut irrémédiablement abîmée et leurs rangées de maisons furent victimes des temps modernes. Au lieu des rues dociles au relief du sol, digue et pont surélevé rabaissèrent au niveau d'un octroi l'ancienne église, jusque-là révérée, qui se dressait dans le carré de l'antique bourg impérial fortifié de la Nydegg. La rangée de maisons de la Nydegglaube, bâtie pour s'accorder au pont - et ouvrage, en soi, d'aussi bon aloi que lui - amoindrit par sa masse et sa monotonie la diversité des maisons de la vieille ville et leur allure plus modeste. Il serait absurde de contester l'opportunité de cet empiètement, mais il faut reconnaître qu'elle symbolise une époque et modifie profondément la silhouette urbaine. Il est certain que, sans ce nouveau pont, la vieille ville en aval de la Tour de l'Horloge eût été complètement étranglée, danger qu'il faut encore maintenant sans cesse combattre.

Cependant, les autorités municipales eussent pu se passer de liquider la tour-porte extérieure du pont; le couvreur qui l'acheta la transforma immédiatement en une caserne locative au nom romantique de Felsenburg, perpétuant ainsi de façon discutable le souvenir de la tête de pont. La conséquence de cette mise à prix fut qu'en 1864 l'arche extérieure tomba, de même qu'en 1819 l'intérieur avait été démoli. Le nouveau pont ayant été bâti entre temps, cette arche extérieure eût tout aussi bien pu subsister, mais l'esprit du temps était indifférent à ces considérations. On devine la structure originale de l'ancienne petite ville fortifiée de la Nydegg, lorsqu'on passe devant la vieille auberge du Klösterli, dont le nom rappelle «l'hospice du bas», qui fut un temps installé là. Au tournant, on gagne la rampe de l'Aargauerstalden, «ouvrage agréable aux bourgeois et aux étrangers, après le vieux chemin, dans les falaises abruptes dont la nature semblait interdire l'accès, construit de 1750 à 1758 pour être une voie sûre», dit élogieusement le mémorial. De là encore, quel coup d'œil sur l'architecture de Berne, vue maintenant du dehors ! Jusqu'ici, c'étaient morceaux et coupes variant et se transformant à l'infini, vues intérieures, échappées le long des rangées de maisons par les rues étroites ou larges, décor sans cesse changeant au gré des pas, ouvrages inspirés, quelle qu'en soit l'époque, par le climat intérieur de Berne; et voici la ville offerte de l'extérieur à la vue. Aussitôt on s'aperçoit que Berne, contemplée sous cet angle, jouit d'une situation incomparable grâce à sa presqu'île surélevée; les méandres de l'Aar l'enserrent et lui donnent de la profondeur, tout comme le faisaient artificiellement les architectes de l'époque baroque, lorsqu'ils plaçaient des pièces d'eau devant leurs châteaux que l'on ne pouvait ainsi regarder que de tout près, ou à la distance favorable.

Devant nous, c'est la pointe de la presqu'île; la rivière descend de l'ouest en formant une courbe, passe devant nous, s'éloigne vers l'aval où la rive extérieure se déploie en amphithéâtre. Au milieu se dresse l'éperon de la ville ayant à ses pieds la Matte, sur la berge basse, enjambée par les arches du Pont de la Nydegg. On voit encore où le mur de la ville rejoignait la digue. Et maintenant, la ville se haussant vers le Stalden, se groupant en cercles concentriques autour du Pont de la Nydegg, puis cent fois divisée, et multipliant ses gradins, pour escalader les hauteurs, s'offrant à nous, en ce point où nous sommes, dans le raccourci le plus vigoureux et le plus complet; les accents donnés à l'ensemble par les pignons, les flèches et les cheminées, dont se détachent au premier plan les tours de l'Eglise de la Nydegg et de la cathédrale, alors que d'autres traits ressortent dans les lointains; le toit à pente raide de l'Hôtel de Ville, la Tour de l'Horloge, les coupoles d'or-vert du Parlement, tout cela enchantera nos regards lorsque nous contemplerons, de préférence, au soleil couchant, cet ensemble féerique. Alors la ville, «que l'on croirait bâtie par le Bon Dieu un jour de bonne humeur» apparaîtra comme une grande image, un être vivant, sculptural, pétri de terre, d'eau, d'air et de feu, unissant l'espace et l'intimité, l'horizontale et la verticale, par le triangle, le carré et le cercle.

Berne l'ancienne
Berne, de tout temps, fut le symbole de la puissance et de la volonté, puis de la pérennité. Elle est devenue, au cours des âges, le siège de l'administration fédérale, en même temps qu'un centre de la politique et de la diplomatie. Tant de grandeur pourrait peut-être faire oublier le visage même de cette ville - la plus belle, selon le jugement de Goethe -. Avec ses arcades, ses larges rues et ses fontaines, elle a trouvé en Michael Stettler et Hermann von Fischer des fils pleins d'amour pour la cité de leurs ancêtres.
Il est certain que cet ouvrage, paru dans la Collection «Villes et pays suisses», sera l'occasion d'une découverte pour tous ceux qui ne connaissent de Berne que le nom. Benjamin Laederer, Editeur
1957 by Éditions Générales S.A. Genève



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