Maroc
Cosmogonie - Les objets célestes de Khalil
Home
Kulinarisch
Highlights
Lifestyle
Kunst Kultur
Welterbe
Guide
Links

g26.ch



Google



Suche www
g26.ch
A partir du 18 Décembre 2003, la Société Générale Marocaine des Banques inaugurait en son siège central à Casablanca une exposition sous le thème Sculpture Plurielle. Là participation de Khalil, envisagée modestement au départ prit, une importance exceptionnelle à la suite de la démarche de l'architecte A. Sijelmassi, l'un des deux commissaires de l'exposition et qui s'est en conséquence chargé de la présentation des objets de Khalil. Cette participation, plus de 50 objets, a crée l'événement absolument parlant et il était indispensable d'en préciser les circonstances. Le 18 Décembre 2003, Khalil El Ghrib lançait ses objets célestes.

Le dimanche, 4 Janvier O'Spirit s'est posé en douceur sur le sol de la planète rouge Mars et le mardi 06 janvier, l'événement inouï O'Spirit transmet douze clichés d'une résolution inégalée, les premières photos de Mars, les vraies couleurs du site martien. Nous voyons des détails exquis garder un merveilleux mélange de roches arrondies anguleux de nuances rouges et ocres révélées par ces douze photos, explique Jim Bell, le responsable de la caméra. En ce mois de janvier 2005 au moment où je m'embarque dans cette aventure d'écriture - écrire à propos de Khalil - j'ai sous les yeux les images mystérieuses de Titan, satellite de Saturne sous les yeux, publiées par la presse. Le rapprochement entre ces deux événements s'impose, même si d'emblée on ne saurait dire pourquoi. Coup d'éclat au cœur d'une symphonie. Le chant triomphant, universel de la matière, de la matérialité. Poésie des sphères célestes sous le charme souverain de l'aléatoire. Un coup de dés. Ecoutez-moi et peut-être au bout il y aura quelque Clarté. Nous étions quatre à table un soir de l'été dernier, non pas dans un bistrot de Mars, mais tout bonnement chez Pepé en Asilah. Un banquet des cendres très Geordanien. Nous étions donc quatre dont Khalil. Délire divin, Hadayan, la langue des origines.

De cette voix, sa voix, familière pour ses amis, proche d'un certain silence, une voix signant une reconnaissance, un visage, Khalil s'avance. Puis soudain l'irruption sans bruit, la casa Pepé tremble sur ses assises, Khalil en destructeur inspiré. Un mot dans l'œil du cyclone domine, Modo, matière. Tout est matière absolu, moi, mes enfants, vous, choses et gens, esprit cœur et âme, l'absolu de la matière triomphant, l'absolu du vide, du rien, et du néant indicible. Le Chergui est tombé, apaisé dans sa violence, Khalil s'accuse de trop parler. Il n'est pas l'homme des sentences, livreur de clés, siégeant sur les hauteurs de la métaphysique.

Si loin, si près, la distance abolie, ces fameuses années, lumière par centaine, par milliers, abolis aussi le temps et l'espacé, ces paysages, détails exquis, ocre bleu, des veinules, des aspérités, une structure comme si on les tenait à la main. Eblouissement. Les objets célestes, fragments d'une cosmogonie nourrie d'un songe millénaire. De quelle planète incandescente sont ils retombés en éclats scellés sur un message qui vous retient interdit sur le seuil de l'inconnu. Plus de 50 photos d'une haute résolution qui ne sont pas l'œuvre d'un Spirit, les saisis sur lieu de leur impact, disposés chacun dans le cadre d'une vitrine sous éclairage tombant.

Éblouissement l'urgence de faire voir, l'indispensable rencontre avec le regard. Il faut s'attarder, revenir sur ses pas, revivre le moment où ces objets se donnent à voir à l'occasion d'une exposition. Il n'est pas indifférent d'évoquer par le détail le jour où en compagnie de Khalil, je suis donc allé à Casablanca au Siège de la banque qui abrite en son immeuble la galerie. L'impression, le sentiment de quelque chose d'exceptionnel, un événement à proprement parler, c'est ce qui s'est imposé à moi aussi bien que Khalil lui même. La disposition retenue pour cette présentation de ces objets célestes, loin d'être un simple artifice, vont, par un heureux hasard, jouer le rôle de révélateur. Un climat particulier s'est crée autour de chaque objet mis en relief sous cette lumière tombante, singularisé, détaché d'on ne sait quel lointain. Cela remonterait à des milliers d'années, aurait pu dire un visiteur, traces espace infini, fascination d'une beauté hors de la banalité du mot. Maintenant on comprend ; L'oeil doit se matérialiser en cette matière, faire corps avec elle, en elle, le regard intérieur. J'étais ce jour là dans un était d'épuisement, marchant au bras de Khalil ou assis appuyé sur ma canne. Je ne me vois ainsi sur les photos, prises à cette occasion.

Si j'en parle, c'est à ce moment, dans une sorte d'oubli de soi, le regard qui parcourt, s'attarde longuement, sur ces objets célestes-il n'est pas d'autre nom pour les désigner- et alors une sensation pleine vous gagne comme un instant de grâce. Et tandis que Jamal Mahasin, médecin colonel, passionné de la photographie avec grand talent en la matière, couvrait l'ensemble des ces objets célestes. Le superbe travail réalisé par Jamal, plus de 50 photos, d'une qualité exceptionnelle réalisant une extraordinaire présence physique, achevant de révéler les pouvoirs d'une beauté sans nom, une esthétique sans précédent, imbriquée en ces objets, renforce l'enthousiasme des premières impressions. Les cinquante jours d'un voyage de découverte. Je me vois en voyageur solitaire, posant le pied en ces terres inconnues, vierges, un enchantement quasi initiatique ; déployé, tout au long de la découverte de ces fragments, épars jalonnait le hasard d'une cosmogonie incertaine, jeu d'ombre et de lumière, fabuleux paysage de la matière blanche en ses variations, ses aspérités, ses ondulations et ses plis. Un hymne ascensionnel à la gloire de la matière, écheveau de soie, présence vive de la couleur, contrepoint subtil de la chaux ardente, noué autour ou en travers de l'objet, ruines, débris, on s'épuiserait cette recension illusoire. Urgence donc de donner à voir, pour pallier l'avortement de l'écrit ; un mot encore. L'hésitation à savoir les nommer traduit leur particularité dans l'espace de la création artistique.

Il s'est fait que spontanément je les qualifie de célestes. Je crois que cette impression dominante qu'un étrange lointain dans le temps et dans l'espace qui émane y est pour beaucoup. Un texte de Walter Benjamin «l'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique» apporte, en l'une de ses pages, une bien précieuse contribution à cet égard. Envisageant l'aura d'un objet naturel, il écrit : «On pourrait la définir comme l'unique apparition d'un lointain si proche soit-il. Et il ajoute en note : «Définir l'aura comme soit t'il c'est exprimer la valeur culturelle de l'œuvre en termes de perception spatio-temporelle»

Ajoutons, à suivre Walter Benjamin, l'aura ainsi conçue est le signe même de l'autheticité. Je ne sais comment, mais toujours est-il que maintenant, précisément à la suite de cette exposition, une attention nouvelle, un regard autre s'impose à l'endroit de l'homme, Khalil, son couvre, sa situation. Il y a le paradox d'une situation nouvelle auquel on n'a jamais jusqu'ici prêté attention. Mais avant toute chose, il faut impérativement éviter de donner dans le piège du portrait même laudatif qui ambionnerait de mettre à plat la complexité vivante du personnage. Je dirais simplement quel que soit le poids d'une amitié essentielle qui vous lie à lui, quelles que saint la familiarité et la fréquence des relations amicales entretenues avec lui, il est soudain l'inconnu à l'instant même où vous êtes le plus proche de lui et cela force le respect.

En quoi donc réside ce paradoxe évoqué plus haut , Et d'abord la notoriété dont il jouit aujourd'hui - j'aurais à y revenir plus loin - surprend plus d'un. Sans pouvoir le situer, on n'est le plus souvent enclin à penser qu'il serait nouvellement venu parmi les peintres marocains, avec quand même l'impression qu'il apporte quelque chose d'étrange, d'innatendu. On aura ignoré jusqu à maintenant et encore que, trente ans durant et plus, il aura accompli un parcours exceptionnel, on se retient d'en rajouter, tout adjectif serait superfétatoire.

Aussi bien, fait significatif, retracer ce parcours, comme il est d'usage de le faire quand on en vient exposer la carrière d'un peintre, semble soudain de peu de poids en présence, par exemple, de ces récents objets célestes. C'est qu'en vérité Khalil annule le temps absolument parlant ; l'éphémère, l'instant conjure l'éternité et la sauvegarde. Qu'un morceau de pain rassis, très mouillé, prêt à la fermentation, enrobé de chaux, mis en forme, enformé d'un geste spontané, imprévisible noué d'un ruban de soie «chaala» de couleur intense, donne soudain vie à des insectes éphémères, provoquant l'étonnement ; ce n'est en rien un symbole quelconque à lire où un sens à découvrir ; «le sens comparaît devant la grande lumière, se plongeant la jouissance de sa durée lumineuse, mais ensuite il se dévore et s'exténue» Lezama Lima ou Khalil pour dire autrement l'absence de sens ou son inscription dans le rien, cette chose, cet objet semé dans la lumière et la blancheur. Bientôt rejoint par Jose Angel Valente : «Dans l'espace poétique, comme l'écrit Lezama Lema, les mots sont la proie d'une brusque saisie qui va les détruire életcriquement pour les immerger dans une aurore où ils ne peuvent eux-mêmes se reconnaître.»

La référence à deux des plus grands noms de la poésie ; de la littérature hispano-américaine ne répond pas simplement au rituel de la citation, mais permet, en la circonstance, une approche du territoire propre à Khalil, peut-être même serait-elle de nature à en révéler quelque chose d'essentiel. Toutefois, dans cette perspective, on se heurte à une première difficulté voir même une impossibilité à envisager. Contrairement à une opinion largement répandue, écrire à propos de la peinture, d'une œuvre donnée, n'est pas un acte qui va de soi. Je crois personnellement qu'il n'y a pas de lisibilité apparente d'une œuvre, d'une toile ou d'un objet comme c'est le cas concernant le travail récent de Khalil. Davantage encore et sans doute en allant au plus profond de l'affaire, le texte décisif et désormais célèbre d'Antoni Tapies, «Communication à propos du mur» subvertit totalement la vision d'une œuvre, d'une toile, d'une peinture en général.

Cette communication est le fruit d'une expérience vécue, une retraite, une ascèse hors du commun ; Enfermé dans son atelier, il arrive à l'heure de solitude, les quarante jours d'un désert sans fin où au cours des quelles, il médite et s'interroge. Tout ce qui fut, dit-il ébullition ardente, se transforme en silence statique. Avant de poursuivre le déploiement des moments essentiels de cette expérience de Tapies, tournons nous vers Khalil. Il est présent, il n'a jamais cessé d'être présent au coeur même de cette expérience, le poids d'une présence inexplicable, concrète, quasi hallucinante , je dois m'expliquer à ce propos. Ces objets célestes, alphabet d'une cosmogonie silencieuse et incertaine, l'événement d'une exposition, inscrivent la nécessité d'un autre regard sur l'oeuvre de Khalil. Il y a eu, je l'ai dit, un effet de révélation ressenti tout aussi bien par Khalil lui-même. Dans sa Mesria, son atelier d'Asilah donc, le corps matériel de l'enfantement, au seuil de l'inaccessible le faramineux stockage des collectes quotidiennes de Khalil aura débordé le long de l'escalier, la Mesria étant en étage, barrière infranchissable sous peu, turgescence symbolique, de ce capharnaüm les objectes célestes sont tombés comme d'un ciel, ombilic cerné de soie vive chatoyante.

Plusieurs fois présentés, disposés à même le sol, au hasard sans ordre, corps insolites, jurant, à l'occasion, avec des toiles de peinture sagement conformes, ils constitueraient une nouveauté si la nouveauté avait un sens pour Khalil. Ils passeraient comme quelque chose d'accidentel, en marge de la dignité d'un tableau, suscitant au plus une certaine curiosité. Frange anecdotique de la question, traces archaïques, fragments d'une mémoire, d'une naissance de blancheur de chaux, archives dormantes elles sont dans l'attente d'une chance d'être réactivée ou de s'abîmer en une métamorphose imprévue. Comment cela se peut-il ?je reprends le texte de Tapies, parce que, à l'évidence, il nous projette d'une lumière insoupçonnée. «Un jour, écrit-il, j'ai tenté de parvenir directement au silence avec plus de résignation, m'abandonnant à la fatalité qui gouverne toute lutte profonde. Les millions de coups de griffes furieux se convertirent en grains de poussière, en grains de sable. Devant moi s'ouvrit soudain un nouveau paysage, comme celui qui selon une histoire comme serait passé au travers du miroir, cherchant à atteindre l'intériorité la plus secrète des choses. Cette géographie nouvelle s'épanouit devant moi, me conduisant de surprise en surprise. Suggestions de combinaisons, rares, de structures moléculaires, de phénomènes atomiques, du monde des galaxies ; La surprise la plus sensationnelle a été de le découvrir soudain, un jour, pour la première fois dans l'histoire, que mes tableaux s etaient convertis en mur.»

Il n'y a pas, bien entendu, de transposition de cette expérience de Tapies à Khalil qui, de part sa décision personnelle, aurait, à son tour, passé les quarante jours d'un désert enfermé dans la Mesria à supposer vraiment qu'il en soit sorti un seul jour.

Tapies ouvre un chemin, décisif en ses significations instaurant une coupure radicale révolutionnaire même dans la vision de la peinture et de l'art d'une manière générale ; selon une pratique, propre à la culture occidentale le discours critique colle pour ainsi dire à la création artistique, un partage d'un destin commun ; Ainsi en est il de Tapies qui livre ainsi une précieuse pensée. Une parole de poids d'un coté, éclairant avec une pertinence rare le chemin ouvert, Tapies donc et d'un autre coté, le silence ou les silences de Khalil ; Non qu'il refuse de parler, publiquement s'entend, mais ce qui lui arrive de dire n'est vraiment pas une rupture du, silence, voire même qu'il s'en épaississe.

Sans la médiation d'un discours théorique, la pensée de Khalil, sa vision propre, s'incarnent dans la matérialité de son travail, par exemple ces objets célestes qui nous occupent. C'est là la substance de ce qu'il fait, de ce qu'il est. Autrement et loin en cela de cette affirmation banale et courante qui voudrait que le peintre s'exprime par sa peinture. La leçon de Tapies aura permis précisément, de s'affranchir de ce pontife. Le voile de l'apparence - quoi de plus directement visuel que la peinture, occulte cette intériorité la plus secrète des choses, ce paysage, cette géographie de terres inconnues. Il y a là comme un abîme entre l'intention de l'artiste, ce qu'il croit avoir dit et maistrisé en toute clarté et la doublure de l'expérience, informe, au travail dans l'épaisseur des ténèbres, le cœur frémissant, dérobé au regard, de la créativité proprement dite. Nul doute en cela que Khalil par son itinéraire si singulier, croisant le chemin de Tapies aura contribué à asseoir les certitudes de cette nouvelle vision.

La spontanéité d'un geste, surgit à l'instant, et comme venu d'ailleurs, déjà éphémère, appelé au même instant à s'anéantir, ce presque rien qui donne à venir, instaure une perte de connaissance quasiment au sens premier du mot.

Edmon Amran El Maleh
Catalogue Galerie Bab Rouah
Khalil El Grhrib
Exposition du 18 mars au 16 avril 2005
ISBN 9954-432-08-6



Top    Home
g26.ch PLATTFORM FÜR KUNST KULTUR UND GESELLSCHAFT