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Maroc Lettre à notre «étrange ami intime» Ghrib Khalil |
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Je ne me souviens pas quand nous nous sommes connus. je t'ai probablement aperçu pour la première fois dans la foule de visages d'étudiants à Fès, fin des années 60. Tes paroles étaient rares, tu préférais l'écoute et le dialogue appuyé au silence, et moi j'étais happé - à l'époque - par le tourbillon de l'action motivée par l'illusion que nous pouvions tout réaliser ici et maintenant, et en toute vitesse. je n'avais pas, en ce temps-là, découvert ta singularité qui était enfouie dans «l'individualisme en masse»... Depuis, notre relation s'est raffermie ; à Asilah d'avant l'époque des «festivals» et à Tanger avec Choukri qui était heureux de ta présence lors de nos soirées vagabondes. Mais notre complicité s'est consolidée avec Amran El Maleh, Marie Cécile et Mahdi Akhrif. Moi de mon côté, durant cette période, je m'étais écarté de l'action directe et de l'engouement du changement. J'avais commencé à fréquenter les vastes contrées de la méditation, la compagnie du même et le jeu de l'oubli. Et toujours tes tableaux, pour moi, s'associent à l'oubli, c'est à dire à l'essence de ce que nous créons ou écrivons et qui n'est pas ce à quoi nous aspirons. Dans l'effusion de tes peintures et tes créations aux matières brutes hybrides, tu sembles poursuivre précisément cet oubli qui s'enfonce dans les profondeurs et qui advient à nous en forme d'images, de fantômes de rêve, de souvenirs, de bribes de langage, de musique et d'une lumière qui se refuse à l'obscurité. De là, comme je le ressens, qu'il y a dans tes peintures cette «lumière fuyante» que tu poursuis avec obstination et que tu chasses au milieu des ruines, des murs en lézardes et des corps anonymes vomis par l'océan ou écartés parmi les déchets. De fait, je trouve qu'avec tes formes, tes couleurs et les structures que tu crées, tu te rapproches bien plus que nous ne le pouvons, nous, avec les mots, de l'oublié qui sombre dans l'exile du moi profond et qui guette nos gestes acrobatiques au fil des relations quotidiennes, répétitives et noyées dans l'insignifiance. Et je m'interroge : n'y a t-il pas d'entre les éléments esthétiques et plastiques de tes peintures cette espèce de «consistante fragilité» qui te permet d'explorer des profondeurs de l'oubli et de fouiller, de déterrer ce qui est caché, dissimulé, délaissé et éphémère, dans le but de nous faire présentifier à nous-mêmes notre existence dans la complétude de ses éléments, dans différence entre ce qui est oublié et ce qui est mémorisé, non plus qu'entre ce qui a une forme et ce qui s'est dissout dans les ténèbres? Alors que je médite la peinture que tu m'as autorisée à mettre sur la couverture de la première édition de mon roman Lumière fuyante (1993), mon regard est retenu par les fissures déployées sur ce qui semble être un mur et par ces trois carrés rapprochés grâce à leur couleur ocre où tressaille la blancheur de la chaux. J'ai alors compris que le mouvement secret qui réside derrière la «dialectique» du tableau avec carrés, ses fissures et ses taches éparpillées est précisément ceci qui fait que la lumière transparence ce qui obstrue son effusion. Comme si tu nous chuchotais à l'oreille que la lumière sait toujours comment affirmer sa présence, et qu'elle figure un élément constitutif essentiel des lieux et des époques, et s'il lui arrivait de pâlir, c'est pour affirmer son existence aussitôt. Une fois je me souviens, tu étalais devant moi un ensemble de tes créations traversées par la couleur bleue. Tu dis, un sourire timide aux lèvres : «Si Mohamed n'aime pas le bleu I» Tu dis cela parce que tu avais remarqué que j'étais plus attiré par tes couleurs où se mêlaient le jaune, le vert et le violet selon les rondeurs pro-créatives qui recelaient fertilité, inconnu et le mouvement sous-terrain difficile à percevoir pour le commun... En effet, il y a peut-être en moi quelque chose d'inconscient qui freine ma docilité face à l'électricité du bleu; mais j'ai commencé depuis, à prêter attention à ton rapport intime avec la couleur bleue et sa musicalité, son revêtement de «nila» qui porte des strates résiduelles de ton enfance Azilienne, et à ta fréquentation intime de l'océan confident purifié de tes retraites qui ne s'arrêtent que pour mieux recommencer. Et voici que ta collection de petits formas bleus que tu m'as offert - nombreux sont tes présents - me regarde ici, à Paris, et là-bas, au Maroc, chaque fois que j'y vais en visiteur. Elle ouvre mon regard sur l'esthétique du bleu lorsque la clairvoyance sagace du créateur qui sait se mettre à écoute de toutes les couleurs sur le même pied d'égalité y recourt pour apprivoiser ses stations et recueillir les décibels de ces instants qui ébranlent l'être sur la passerelle de l'isthme de la création. Il m'est difficile, dans cette courte lettre de trouver les concepts qui me puissent rapprocher de la fulgurance de tes tableaux. Tes peintures proviennent d'un horizon lointain, léger et voilé, qui couvre ton sourire inimitable, et chuchote des secrets que les mots ne peuvent exprimer...,Je me suffis pour cela de dire que ce que créent tes sens répond à une attente inquiète en nous et interpelle ce désir ardent des touches de lumière obstinée qui filtre à travers les plis de tes travaux, afin nous rappeler que le cristal du langage et le silence, et que l'enjeu de l'éblouissement du beau est la confrontation avec ce que les couches de l'oubli dissimulent aux creux d'une perpétuité que ne limite pas la précarité du temps. Mohamed Berrada 07/02/2005 Catalogue Galerie Bab Rouah Khalil El Grhrib Exposition du 18 mars au 16 avril 2005 ISBN 9954-432-08-6 g26.ch PLATTFORM FÜR KUNST KULTUR UND GESELLSCHAFT |