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Maroc Khalil |
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Un hommage au peintre marocain Khalil et Ghrib qui, en arabe, signifie «l'étranger». Lorsque K. rentra, le trottoir était désert. Seul un taxi montait depuis le bas de Marshan, le ruban miroir du boulevard et le bruit du moteur dans le silence L de la nuit l'incita à presser le pas. Le gardien de l'immeuble était assis sur la dernière marche de marbre gris, il le salua d'un signe. Il monta les étages lentement, comme à son habitude. Derrière chaque porte on entendait indistinctement des cris d'enfant, des musiques aussi, mais le plus souvent le son très reconnaissable des postes de télévision. Il marqua un arrêt devant sa porte, puis entra. Les fenêtres étaient restées ouvertes et l'appartement avait gardé l'odeur de la nuit, celle de bois brûlé dans les salles de chauffe des hammams mêlée à celle des lessives qui séchaient aux étages inférieurs. La lumière était celle de la ville, une lueur faible où dominait le jaune des lampes au sodium du boulevard. Il n'alluma aucune lampe, il se tint debout un long moment au centre de la chambre, le regard au dehors. L'incendie avait pris en un instant. Il y avait eu un embrasement presque instantané des broussailles au pied de la muraille qui rapidement s'était répandu aux lierres grimpant à l'assaut des hauts murs de la Casbah. Au dessus des flammes et des volutes de fumée épaisse, à perte de vue, le ciel était d'un bleu très doux, presque sans nuance. De là où il regardait, il distinguait très nettement la soudaine partition du ciel, l'affaiblissement brutal de la lumière quand le nuage de fumée poussé par le vent qui soufflait du détroit était venu envahir l'espace au-dessus des maisons. Une femme était sortie sur le pas de sa porte, une anglaise ou une américaine, il ne savait plus, elle, s'était installée là il y a quelques années, dans ce très beau local aux arcades régulières dans lequel elle vendait des poteries luxueuses, des caftans de soie et des lustres de perles aux formes de navires anciens. Elle criait que l'on vienne, qu'on tente d'éteindre ce feu qui menaçait les deux palmiers très hauts qui dépassaient de la muraille, les derniers témoins encore debout des jardins oubliés, veilleurs des friches encerclées de murs. La fumée épaisse et âcre pénétrait dans les maisons, des nuages d'un beige tendre que des enfants observaient en poussant des cris qui n'étaient pas ceux de la peur, mais plutôt ceux d'une joie à peine contenue, enfin de l'accidentel entrait dans le cours de leur vie. Comme le feu semblait gagner en importance l'anglaise se décida à téléphoner. Les pompiers semblaient ne rien comprendre à ce qu'elle disait, elle hurlait dans un français approximatif, elle désignait la place, très connue pourtant, en haut de la vieille ville. Un quart d'heure plus tard ils n'étaient pas venus, toute la végétation à flanc de falaise avait brûlé, le ciel était à nouveau parfaitement bleu. K. était resté immobile, au fond tout cela n'avait aucune importance. Un homme était passé de maison en maison tout autour de la place, un petit vaporisateur à eau à la main, il avait laissé après son passage une odeur douce de fleur d'oranger. À l'extérieur des murs, assis sur une dalle de béton effondrée qui s'avançait ci, surplomb au bord de la falaise, un groupe de jeunes gens continuait à regarder vers le large, l'o0il perdu suit- la ligne un peu brumeuse des cônes espagnoles, leurs jambes balançant dans le vide au-dessous d'eux. D'autres se tenaient debout en silence tandis qu'en contrebas des ferries manœuvraient dans les installations portuaires. K. s'allongea sur le lit, c'est là seulement qu'elle lui parla. Elle était déjà couchée, elle était restée silencieuse tout ce temps où il avait regardé la nuit au travers de la fenêtre. - Tu as refusé ? - Oui. Ils ont beaucoup insisté, mais je n'ai pas accepté. Tu le sais, je ne cherche rien. L'après-midi, K. les avaient attendu au café Hafa. Ils avaient fait le voyage depuis Venise pour le voir, le convaincre de participer à la Biennale. Ils avaient regardé la nier, la lumière sur le détroit, dans la douceur délicieuse de l'air avant que le vent ne se lève à nouveau à l'approche de la nuit. II leur avait montré le bleu, il leur avait dit qu'il y avait une équivalence totale entre tout à ses yeux, et aussi qu'il éprouvait une forme cl' indifférence à l'égard de ce qui se proposait à lui. Il était satisfait de sa vie ici. [,'endroit dominait les vagues cri terrasses étagées, les hommes autour d'eux buvaient des thés et fumaient en silence tandis que des chats blancs dormaient à l'ombre froide des figuiers et des daturas, inquiets seulement quand des oiseaux voletaient un peu plus bruyamment qu'à l'accoutumée dans les volubilis et la vigne vierge qui s'étalaient sur les canisses. L'air était vif, chargé d'iode, et plus bas, mais très au loin, il y avait le grondement régulier de la mer dans le soleil, tellement présent, tellement obsédant qu'il aurait pu rendre fou, comme s'il était à lui seul la matérialisation du temps, sa lente avancée régulière. K. comprit que le sommeil ne viendrait pas facilement. Une image ne le quittait pas depuis plusieurs minutes: la course rapide de jeunes gens portant un des leurs sur une large planche jusqu'au cimetière de Marshan. Le corps enveloppé dans un tissu damassé vert pâle, retenu par des planchettes sur le flanc, comme volant dans l'avenue qui montait entre les eucalyptus centenaires aux troncs blanchis à mi-hauteur. Ils marchaient vite, ils couraient presque, en chantant. Leur chant était gai, très fort dans le silence qu'on faisait à leur passage ; des autos s'arrêtaient, certains conducteurs descendaient de voiture, se tenaient debout un instant puis repartaient. Et tout allait très vite, le temps d'un chant, le temps d'une marche rapide et aérienne, on aurait dit que le temps pressait, qu'une urgence était en marche, que le corps n'était que blessé, provisoirement ailleurs comme il était auparavant provisoirement ici. Ils étaient peut-être une dizaine et ils chantaient. Lui, il était resté sur le seuil de son immeuble, il ne savait pas pourquoi c'était de la joie qu'il avait vue sur leurs visages dans la seconde où ils lui étaient apparus, une joie bien visible, vraie, qui n'avait rien de commun avec celle que l'on pourrait éprouver quand on a la certitude que le corps est désormais dans un monde meilleur, dans un ailleurs rêvé, mais qui lui était apparue comme la marque égoïste de leur bonheur à être vivants. Il avait entendu cela de leurs chants, nous sommes vivants, ici et maintenant, et ce corps au-dessus de nos têtes, regardez comme il va vite, regardez comme il vole. Il les avait regardés passer, puis, comme tous les jours, tôt le matin, il avait repris sa marche vers les hauteurs de la ville, le bord de la falaise, laissant au loin les avenues larges qui redescendaient vers les quartiers de la Californie et de la Nouvelle Montagne. Bernard Collet Revue Jim n°8 L’étranger Bleu autour Bernard Collet a publié L'odeur des grands arbres (Éditions Le bel aujourd'hui, 1996), Casa central (Éditions La Fosse aux Ours, 2002). Depuis 2003, il a publié, au Maroc, Le vent du détroit, Paradis beach, et Regarde la mer (tous aux éditions Aini Bennai, à Casablanca). Depuis 2002, il organise au Maroc des manifestations culturelles autour du livre et de l'art contemporain. g26.ch PLATTFORM FÜR KUNST KULTUR UND GESELLSCHAFT |