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Sculpture plurielle. Expressions sculpturales dans l'art contemoporain au Maroc
SGMB Casablanca


Mohamed Kacimi. familier des actes révolutionnaires. planta un jour face à l' océan des étendards de bois striés de signes immémoriaux aux couleurs vives. C'était à Témara dans les années 80. Geste de défi guidé par un irrépressible amour de la liberté. Geste inspiré d'un artiste qui avait déjà choisi de laisser flotter ses toiles bleues en dehors des contraintes, de tout cadre imposé. Le geste de Kacimi résumait la problématique de l'art contemporain au Maroc: propulser au-delà des frontières l'âme d'une terre affranchie.

Les arts plastiques. dans leur acception formelle moderne sont une expression récente au Maroc. Il a fallu tout l'enthousiasme de l'Indépendance pour qu'une poignée de jeunes artistes inspirés et sans concession sortent des limbes puis s'engouffrent sur les pistes ouvertes par Cherkaoui ou Gharboou Ils s'appellent Farid Belkahia, Miloud Labied, Meki Megara, Mohammed Melehi.

Leur plaisir de dire le présent et l'avenir est alors immense. Transcendant la richesse d'un patrimoine esthétique d'une rare variété, ils lui impriment une portée inédite Leur quête d'un sens nouveau crypté dans l'huile, le bois, le plâtre autant que dans la résine et l'acrylique est avant tout contemporaine.

Transcrite par eux dans des codes et des formats de leur temps, cette mémoire plastique séculaire accède d'un coup à l'universalité. C'est la conquête de l'espace.

L'intérêt de cette exposition Sculpture Plurielle réside sans doute ici: montrer que l'art moderne au Maroc, dès l'origine, n'a pu trouver sa respiration entière dans l'unique contexte d'un espace plan et fermé. Si ces premiers artistes se sont appropriés d'emblée des concepts importés et imposés - le cadre qu'on accroche sur un mur par exemple - la plupart d'entre eux cherchent aussitôt à s'en défaire, en ayant assimilé le meilleur. Très vite comme le vase jaillit de la glaise, la peinture marocaine prend du relief. La matière s'impose, porteuse de sens. Elle guide le geste, suggère des pistes. Le rapport tactile au bois, à la terre, au métal, à la peau s'avère nécessaire. Aux prises avec ces matériaux de résistance les artistes abordent la troisième dimension. Meki Megara joue avec l'épaisseur odorante et senselle des huiles, tend des fils sur ses toiles, écartèle des tissus, colle des éclats de verre. Ses couvres projettent à la lumière les tensions contradictoires des tréfonds de son être. Miloud Labied moule ses constructions géométriques dans les matières synthétiques. Saâd Cheffaj incruste des étoffes nouées, du cuir et des bouts de planches dans sa peinture. Karim Bennani suspend à la verticale des tapis de haute laine. Substituant à la dictature du rectangle ou du carré des courbes audacieuses.

Farid Belkahia travaille la peau, creuse le plâtre et le cuivre dans une série nommée Relief. Très loin de la peinture de chevalet. ces pionniers des arts plastiques découpent l'espace, le déstructurent, le questionnent, en repoussent les limites jusqu'à l'infini. Ils lui donnent du souffle. Puis ils le reconstruisent en autant de dimensions qu'il est de mondes enfouis au cœur de l'homme.

La génération suivante elle aussi constituée de peintres-sculpteurs, poursuit sur cette lancée, conjuguant les influences des différents courants qui animent la scène artistique internationale. Mohamed Bennani compose ses géologies intérieures de sable, de terre. de pâte épaisse et dresse des totems. Mohamed Drissi. Moussa Zekkani. Khalil El Ghrib incluent dans leurs travaux du grillage. du polyester, de la chaux, de la tôle, du papier mâché. des algues marines, de la soie. Mohamed Abouelouakar colle avec minutie sur ses parchemins fragiles brins de laine. brindilles, écorces. La quête du volume dans la peinture. en tant qu'écriture plastique réinventée, est une réalité évidente et reconnue dès l'affirmation de l'art contemporain au Maroc.

Pour sa part. l'univers spécifique de la sculpture a mis plus de temps à se faire admettre. Les traditions de la calligraphie, de l'enluminure et de la miniature arabo-musulmanes, ancrées depuis longtemps chez nous, avaient peut-être préparé le regard à accepter des signes tracés sur un support plan et blanc comme art. Par contre. le travail sur la matière brute pouvait renvoyer davantage à celui plus prosaïque de l'artisan. Peut-être, encore. faut-il mettre en relation ce défaut de visibilité initial de la sculpture avec le fait que les artistes occidentaux du Maroc colonial ou pré-colonial références confusément intériorisées. avaient été plus volontiers subjugués par la lumière et le pictural. Nous avons eu Delacroix. Matisse. Majorelle mais pas Rodin.

Tout commence avec Brahim Ben M'Barek autodidacte né en 1920 près de Taroudant. Taillant la pierre tendre, il construit un imaginaire d'êtres étranges, figures de L'île de Pâques et d'animaux fabuleux. Dans un registre très différent intimiste. Abdelhaq Sijelmassi coule dans le métal des visions surréalistes de crabe et de couple au corps à corps. Puis. résolument moderne Mohammed Melehi lance vers le ciel des monuments d'abstraction épurée mettant en contact cosmos et formes stylisées des legs arabes et berbères. Ses bas-reliefs ciselés dans le bois de cèdre ou la céramique viennent renforcer l'identité de plusieurs grand hôtels du Royaume. A Essaouira, Houssein Miloudi signale l'entrée de la ville par une calligraphie taillée dans un cube de roche. Avec une approche plus réservée, Abderrahman Rahoule réinvestit les savoir-faire ancestraux dans la construction de panneaux de céramique colorée en les détournant de leur fonction initiale. Après un passage aux Beaux-Arts de Rome, Mohammed Chabaa engage au Maroc une recherche sur le dépouillement des formes, la géométrisation de l'espace, le dialogue du plein et du vide. Abdelkrim Ouazzani schématise ses visions drôlatiques dans le fer et le papier mâché rehaussé des couleurs primaires les plus percutantes. Polissant le cœur des troncs d'arbre. Hassan Slaoui interroge les cercles du temps et rêve d'astrolabes andalouses inscrites en palimpseste.

Capteur de signes venus du fond des âges qui parleront demain chacun rallume et développe ainsi dons l'espace la mémoire vive d'une étoile depuis longtemps consumée.

Beaucoup d'artistes que nous venons d'évoquer nécessairement trop vite ici, poursuivent leur travail aujourd'hui, laissant s'épanouir les germes semés au lendemain de l'Indépendance. Melehi travaille désormais sa géométrie dans le fer inox et le plexiglas de couleur. Houssein Miloudi marie matériaux récupérés, couleurs et idéogrammes. Mohammed Chabaa échaffaude des structures de tubes métalliques et de fer forgé. Hassan Slaoui écrit à l'oxyde dans le bois l'effacement de la mémoire.

Une nouvelle vague est néanmoins à l'œuvre révélée depuis les années 80. Ces créateurs sont allés. pour la plupart, approfondir leur formation à l'étranger avant de faire le choix de revenir travailler à la source. Ils se définissent eux-mêmes volontiers en tant que plasticiens. Les catégories classiques, peintres, sculpteurs n'ont plus guère de sens désormais. Il serait plus vain que jamais de parler décales ou de courants. l'éclectisme est dans l'air du temps mais la quête de la troisième dimension demeure entière, L artiste passe plus facilement du chevalet au bronze de la bombe aérosol au matériaux de récupération détournés. On multiplie les expériences. les installations les performances. Les créateurs ont besoin d'air frais, de sortir des galeries et des salons d'aller au-devant du public d'en conquérir de nouveaux. Ils s'assument comme acteurs de leur époque. Il est clair qu'aujourd'hui la sculpture marocaine gagne peu à peu en lisibilité comme elle s'ancre davantage dans la cité.

Certains interpellent les mondes enfouis sous le bombardement des paraboles mondialisantes comme Nobili qui mélange tendrement des archéologies de terre cuite avec le sable du désert ou Ikram Kabbaj sculptant le marbre en tant que valeur sûre. D'autres posent la question de la place de l'individu dans une société en évolution rapide, avec inquiétude ou ironie. Ainsi Karim Alaoui expose ses petites figurines de métal sur des socles de bois. Benohoud aligne des photos d'identité déchirées Yamou propose des êtres alanguis faits de plantes vivantes et de clous. Bouba façonne des corps tourmentés aux prises avec le laiton et l'acier, il érige des silhouettes chargées de fers à cheval et suggère des spectres de jazzmen par des lambeaux de cuivre et de tôles. Mahi Binebine plaque des masques surprenants de cire et de pigments sur la toile. Pour sa part Souhail Ben Azzouz adresse des clins d'œil amusés et réjouissants aux voisins ibériques. Safâa Erruas, Hassan Echair, Rabie Zamourou explorent des voies formelles très personnelles sensibles avec du fer forgé finement ouvragé. du papier marouflé, des fils de broderie, des lames de rasoir et du papier de soie. De plain-pied dans la modernité Hassan Darsi annonce les temps à venir comme s'il écrivait des manifestes. Ses mots sont du verre de la matière plastique, des fils à plomb, des dispositifs électriques, proposés en installations, Quant à Dounia Oualit issue de Tétouan si prolifique en artistes, elle n'en finit pas de nous surprendre par sa puissance créatrice foisonnante. Plomb, PVC, papier végétal, tout devient miracle d'étonnement dans sa manière raffinée. Que reste-t-il des références au patrimoine sublimées par les fondateurs de Fart contemporain? L'approche de la sensualité des matériaux à coup sûr. Le sens d'une certaine fantaisie créatrice aussi. L'ouverture au monde enfin et l'aptitude à s'échapper des itinéraires trop évidents.

Que les plus désorientés se rassurent. Quand un artiste aussi authentique que fond Belkahia coule aujourd'hui son imaginaire arabe, africain et berbère dans la fonte d'aluminium c'est un acte de foi envers un pays qui peut sourire sans crainte au XXIe siècle.

Sculpture plurielle. Expressions sculpturales dans l'art contemoporain au Maroc.
SGMB Casablanca



Khalil El Ghrib. Dans son atelier.
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